« Est-ce que Lima est dangereuse ? » n'a pas de réponse à l'échelle d'une ville de dix millions d'habitants, pas plus que la même question posée sur Paris ou Bruxelles. La question utile, quand on envisage d'y acheter, est plus étroite : de quoi parle-t-on exactement, qui est visé, et qu'est-ce qui change d'une rue à l'autre.
Ce guide s'appuie sur les données de l'INEI, l'institut statistique péruvien, sur Eurostat pour les comparaisons européennes, sur les décrets publiés au journal officiel et sur les conseils aux voyageurs du Département fédéral suisse des affaires étrangères. Les chiffres sont datés, parce qu'ils bougent vite. Ce n'est ni un plaidoyer ni un avertissement : c'est le cadre qui manquait pour décider avec sang-froid.
Ce que disent les chiffres, et ce qu'ils cachent
Deux chiffres résument le sujet mieux que n'importe quel récit. Au niveau urbain national, l'INEI mesure une victimisation réelle de 26,8 % sur le semestre mobile de décembre 2024 à mai 2025 : un peu plus d'une personne sur quatre a subi un acte délictueux dans l'année. Dans le même temps, la perception d'insécurité atteint 89,9 % à Lima Metropolitana.
L'écart entre les deux n'est pas une erreur de mesure, c'est le sujet. Une ville où neuf habitants sur dix se sentent menacés et où un sur quatre l'est effectivement ne se décrit correctement ni par « c'est dangereux » ni par « c'est exagéré ».
Trois précautions de lecture
- Victimisation et plaintes sont deux choses différentes. La victimisation vient d'une enquête auprès des ménages, l'ENAPRES. Les plaintes viennent de la police. Les secondes sous-estiment massivement les premières.
- Près d'un Liménien sur deux ne porte pas plainte parce qu'il considère que c'est une perte de temps. Tout classement fondé sur les plaintes hérite donc de ce biais.
- Les moyennes de Lima Metropolitana mélangent des districts qui n'ont rien de comparable, du front de mer résidentiel aux zones périphériques les plus denses.
Retenir un ordre de grandeur est plus utile qu'un chiffre précis : sur le semestre mobile de juillet à décembre 2025, l'INEI relève à Lima et Callao 11 personnes sur 100 âgées de 15 ans et plus victimes de plus d'un acte délictueux. La délinquance de Lima est avant tout une délinquance de répétition et d'opportunité, pas d'exception.
La comparaison que personne ne fait : Lima et les capitales européennes
Un Européen qui lit ces chiffres les compare mécaniquement à une référence qu'il n'examine jamais : sa propre ville, dont il a simplement l'habitude. La comparaison mérite d'être faite pour de bon, et elle donne deux résultats opposés selon ce qu'on mesure.
Sur la délinquance d'appropriation, celle qu'on rencontre réellement au quotidien, les capitales européennes n'ont aucune leçon à donner. Sur la dernière comparaison européenne disponible, Paris arrive en tête des capitales du continent avec 611 vols pour 100 000 habitants, devant Barcelone à 398 et Bruxelles à 381. À l'échelle de l'Union, les vols enregistrés ont progressé de 21,4 % depuis 2021, pour dépasser 5,2 millions de faits en 2024. À Bruxelles, les vols à la tire ont bondi de 19,6 % sur la seule année 2023, et le centre piétonnier a enregistré plus de 3 100 vols en huit mois en 2024.
Autrement dit, le sac arraché en terrasse, le téléphone disparu dans le métro et le pickpocket du centre-ville sont des réalités européennes en augmentation, que personne ne présente comme une raison de ne pas acheter à Paris ou à Barcelone. Le résident d'un quartier résidentiel de Lima applique exactement les mêmes réflexes que dans ces villes-là, ni plus ni moins.
Sur la violence létale, en revanche, l'écart est réel et il serait malhonnête de le minimiser. Lima Metropolitana affiche une tasa d'homicides de 11,4 pour 100 000 habitants en 2025, quand la moyenne de l'Union européenne se situe à 0,88 pour 100 000 en 2024. Les capitales européennes les plus touchées restent loin derrière : Bruxelles à 3,5 et Marseille à 5,5.
Ce que dit vraiment cet écart
- la violence létale de Lima est concentrée, sur des activités et des zones précises : règlements de comptes, transport, commerce sous extorsion ;
- elle ne se distribue pas au hasard dans la ville, et les districts résidentiels du sud et de l'est n'en sont pas le théâtre ;
- à titre de repère régional, le Pérou reste dans la moyenne basse de l'Amérique latine, loin de l'Équateur et de ses 50,9 pour 100 000 ;
- c'est exactement le raisonnement qu'un Européen applique déjà chez lui : la moyenne de Marseille ne décrit pas le 8e arrondissement.
La conclusion utile n'est donc pas que Lima serait aussi sûre que Genève, ni qu'elle serait un coupe-gorge. C'est que le risque n'est pas de même nature : plus de violence organisée, dans des sphères où un propriétaire étranger n'entre pas, et une délinquance ordinaire qui, dans les bons districts, ne dépasse pas ce qu'on accepte sans y penser dans une grande ville européenne.
L'extorsion : un phénomène réel, un profil de victime très précis
Ce qui a réellement changé depuis 2024 n'est pas le vol à l'arraché, c'est l'extorsion organisée. En 2025, le Pérou a enregistré 26 585 plaintes pour extorsion, dont 11 192 pour la seule Lima Metropolitana, en progression de 44 % sur la capitale. C'est le fait marquant de la période, et c'est lui qui alimente les gros titres.
Il faut cependant regarder qui est visé, parce que le profil est très typé. Le secteur le plus touché est le transport urbain : parmi les victimes recensées dans ce secteur, 67,5 % sont des chauffeurs, 22,5 % des passagers et 4,1 % des receveurs. Viennent ensuite les commerces de proximité, avec plus de 3 000 fermetures de boutiques à Lima entre 2023 et 2024 attribuées à l'extorsion, les écoles privées, et la construction civile.
Le dénominateur commun est net : l'extorsion vise une activité économique visible, à adresse fixe, avec des recettes quotidiennes. Une ligne de bus, une bodega, un chantier. Le propriétaire non résident d'un appartement loué n'entre pas dans ce profil, et c'est une distinction qu'il faut faire honnêtement plutôt que la passer sous silence.
Les cas où un investisseur étranger est réellement exposé
- vous faites construire ou rénover lourdement : la construction civile est un secteur ciblé, ce qui se gère par le choix de l'entreprise et non par le vôtre ;
- vous exploitez une activité commerciale visible à adresse fixe, ce qui n'est pas le cas d'une location résidentielle ;
- vous affichez publiquement un patrimoine, ce qui est une question de discrétion élémentaire.
L'état d'urgence, ce que cela signifie sur place
Lima vit sous état d'urgence quasi continu depuis le début de 2026. Le décret en vigueur au moment de la rédaction est le Decreto Supremo 123-2026-PCM, publié le 28 août 2026, qui déclare l'état d'urgence pour 60 jours à Lima Metropolitana et dans la province constitutionnelle de Callao. Il succède à une série de prorogations : DS 044-2026-PCM en mars, DS 096-2026-PCM en juin.
L'expression alarme les Européens plus qu'elle ne devrait, parce qu'elle n'a pas ici le sens qu'elle aurait en Suisse ou en France. Concrètement, le décret permet la suspension de quatre droits constitutionnels : l'inviolabilité du domicile, la liberté de circulation, la liberté de réunion et la liberté et la sécurité personnelles. La Police nationale conserve le contrôle de l'ordre intérieur, avec l'appui des forces armées. Les rassemblements publics massifs, religieux, culturels ou sportifs, demandent une autorisation préalable.
Ce que cela change pour un résident ou un propriétaire de passage : une présence policière et militaire plus visible, des contrôles d'identité possibles, et des autorisations à demander pour un événement de grande ampleur. Il n'y a ni couvre-feu général, ni restriction des déplacements ordinaires, ni fermeture d'activités. Il faut le savoir avant de lire un titre de presse, et le vérifier avant chaque voyage, car ces décrets se renouvellent de deux mois en deux mois.
Pourquoi les classements de quartiers trompent
La presse péruvienne publie régulièrement des classements du « district le plus sûr de Lima ». Ils sont bâtis sur le nombre brut de plaintes, et cette méthode produit des résultats absurdes.
Le classement 2024 place ainsi en tête Santa María del Mar avec 31 plaintes, devant Punta Negra et San Bartolo. Ce sont trois stations balnéaires du sud, quasi désertes hors saison, comptant quelques milliers d'habitants. Elles arrivent en tête parce qu'elles sont vides, pas parce qu'elles sont bien tenues. À l'autre extrémité, San Juan de Lurigancho affiche le plus grand nombre de plaintes de la capitale, ce qui reflète d'abord le fait que c'est le district le plus peuplé du pays.
Comment lire un classement de districts
- exigez un taux pour 10 000 ou 100 000 habitants, jamais un nombre brut ;
- vérifiez si la source mesure des plaintes ou de la victimisation déclarée : le sous-signalement déforme les premières ;
- méfiez-vous des districts à très faible population, qui sortent toujours en tête ;
- regardez la population de jour : un district d'affaires accueille chaque matin plusieurs fois ses résidents, ce que le dénominateur ignore.
Ces réserves ne veulent pas dire qu'il n'y a pas d'écarts réels entre districts. Elles veulent dire qu'un classement de presse ne suffit pas à trancher, et surtout que l'échelle du district est déjà trop grossière pour une décision d'achat.
Évaluer un quartier avant d'acheter
À Lima, deux rues distantes de quatre cents mètres n'ont pas le même profil. La méthode qui fonctionne est donc locale, et elle ne demande aucune statistique.
Le serenazgo. Chaque municipalité finance sa propre police municipale. Son budget, le nombre de véhicules et la densité des caméras varient énormément d'un district à l'autre, et ce sont des informations publiques que la municipalité communique volontiers. Un district qui investit dans son serenazgo le fait savoir.
La visite à trois moments. Un immeuble se juge en semaine à 9 h, un vendredi à 21 h et un dimanche après-midi. C'est le test le plus révélateur, et le plus souvent négligé quand on achète depuis l'Europe. Une rue commerçante animée en journée peut être déserte le soir, et l'inverse existe aussi.
L'immeuble lui-même. Portier vingt-quatre heures sur vingt-quatre ou simple interphone, sas d'entrée, contrôle du parking, caméras en état de marche, et surtout le budget que la copropriété consacre à la sécurité. Cette ligne de charges est un meilleur indicateur que n'importe quel classement.
Les frontières. Les districts résidentiels de Lima jouxtent parfois des zones très différentes. Repérez sur une carte ce qui se trouve à trois rues, pas seulement l'adresse. C'est précisément ce qu'un achat à distance rate le plus souvent.
Nos douze fiches de quartier détaillent ces éléments district par district, et le test de quartier vous oriente selon vos priorités.
Ce que la sécurité change pour un propriétaire
Pour un investisseur, la sécurité n'est pas seulement un sujet de confort, c'est une variable financière, et elle joue dans les deux sens.
Sur la demande locative. Les districts perçus comme sûrs concentrent la demande des familles et des expatriés, ce qui soutient les loyers et raccourcit la vacance. C'est une part importante de la prime de prix de Miraflores, San Isidro ou San Borja.
Sur les charges. Un immeuble bien sécurisé coûte plus cher à l'usage. Portier permanent, vidéosurveillance et maintenance pèsent sur les charges communes, donc sur votre rendement net. Il faut les intégrer au calcul, pas les découvrir après.
Sur la revente. La perception d'un quartier évolue plus lentement que sa réalité, dans les deux sens. Un district qui s'améliore reste sous-évalué quelques années, un district qui se dégrade reste surévalué autant de temps. C'est là que se logent les opportunités comme les erreurs.
Sur l'assurance. Vérifiez ce que couvre la police de l'immeuble et ce qu'il vous revient d'assurer en propre, en particulier pour un bien meublé destiné à la location courte durée.
Ce que recommandent les autorités suisses
Les conseils aux voyageurs du Département fédéral des affaires étrangères, dans leur version mise à jour le 5 mars 2026, sont directs. Ils relèvent que « le taux de criminalité est élevé à Lima, y compris dans les lieux fréquentés par les touristes et surtout la nuit », et que « le nombre d'agressions violentes est élevé », les vols à la tire et à l'arraché étant fréquents, parfois le fait de bandes organisées.
Deux recommandations méritent d'être retenues telles quelles. Sur les transports, le DFAE conseille de « ne prendre que les services de transport ou les taxis officiels, que vous avez préalablement commandés ou ceux des hôtels ». Il signale des agressions à bord de taxis et dans des hôtels, où « les victimes sont retenues de façon momentanée, dévalisées et contraintes à retirer de l'argent avec leur carte de crédit », ce qu'on appelle ailleurs l'enlèvement express.
Enfin, une consigne qui vaut d'être lue deux fois : « En cas d'agression, n'opposez aucune résistance, car les assaillants n'hésitent pas à recourir à la violence. » Le réflexe européen de protester ou de retenir son sac est ici un mauvais réflexe.
Conclusion
Lima n'est ni la ville que décrivent les gros titres, ni celle que vendent les brochures. C'est une grande capitale latino-américaine, avec les précautions que cela suppose, et où l'écart entre la peur ressentie et le risque mesuré est le plus grand de tous les chiffres cités ici.
Pour une décision d'achat, quatre idées suffisent. La délinquance ordinaire y est du même ordre que dans les capitales européennes, où les vols progressent d'ailleurs plus vite. L'extorsion, qui domine l'actualité, vise des activités commerciales à adresse fixe et non des propriétaires d'appartements. L'état d'urgence est une réalité administrative permanente depuis 2026, pas le signal d'une crise ponctuelle. Et la seule échelle qui compte n'est ni le pays, ni la ville, ni même le district : c'est la rue, l'immeuble et l'heure de la journée.
C'est une décision qui se prend avec méthode, pas avec un titre de journal. Des dizaines de milliers d'Européens vivent à Lima sans incident notable, dans des quartiers qu'ils ont choisis avec les critères décrits plus haut.
Sources
- INEI, Estadísticas de Seguridad Ciudadana, semestre mobile décembre 2024 à mai 2025 : victimisation de 26,8 % au niveau urbain national ; semestre mobile juillet-décembre 2025 pour Lima et Callao. Enquête ENAPRES. inei.gob.pe
- INEI : perception d'insécurité de 86,1 % au niveau national et 89,9 % à Lima Metropolitana ; part des victimes ne portant pas plainte au motif que « c'est une perte de temps ». inei.gob.pe
- ComexPerú, à partir des données officielles : 26 585 plaintes pour extorsion au Pérou en 2025, dont 11 192 à Lima Metropolitana, en hausse de 44 %. comexperu.org.pe
- Répartition des victimes d'extorsion dans le transport urbain de Lima (chauffeurs 67,5 %, passagers 22,5 %, receveurs 4,1 %) et fermetures de commerces attribuées à l'extorsion. infobae.com
- Decreto Supremo 123-2026-PCM, publié le 28 août 2026 : état d'urgence de 60 jours à Lima Metropolitana et au Callao, suspension possible de quatre droits constitutionnels, appui des forces armées. infobae.com
- Classement des districts par nombre brut de plaintes, données INEI 2024 : Santa María del Mar 31 plaintes, Punta Negra 147, San Bartolo 189. Exemple des limites de la méthode. larepublica.pe
- Eurostat, Crime statistics : 3 953 homicides volontaires dans l'UE en 2024, soit 8,8 par million d'habitants ; 5 261 267 vols enregistrés en 2024, en hausse de 21,4 % par rapport à 2021. ec.europa.eu
- Comparaison européenne des vols par capitale (Paris 611 pour 100 000 habitants, Barcelone 398, Bruxelles 381) et hausse des vols à la tire à Bruxelles. brusselssignal.eu
- Taux d'homicides : Lima Metropolitana à 11,4 pour 100 000 habitants en 2025 ; Pérou à 10,7 ; comparaison régionale avec l'Équateur (50,9), le Chili (6,3) et l'Argentine (4,5). peruinforma.com
- Département fédéral des affaires étrangères, Conseils pour les voyages, Pérou, mise à jour du 5 mars 2026 : criminalité à Lima, taxis officiels, agressions en taxi et à l'hôtel, consigne de non-résistance. eda.admin.ch